Archéologie de la France - Informations
Connexion

Andelys (Les)
Château Gaillard

montrer/cacher les métadonnées

Les opérations conduites sur le château sont réalisées en 1993 (Pitte, Dominique. 1993.) et 1995, dans le cadre de l’opération de restauration mise en œuvre par la conservation régionale des Monuments historiques. Elles ont permis de révéler l’énorme potentiel archéologique de ce site célèbre mais paradoxalement mal connu (Fourny-Dargère, Sophie ; Pitte, Dominique. 1996.) et ont poussé à entreprendre une réflexion sur l’ensemble du monument à partir de 1997.

En 1993, les travaux se sont concentrés sur l’ouvrage avancé, parallèlement à la restauration de la tour intermédiaire sud T.2 (fig. n°1), selon la numérotation établie par le commandant Quenedey (Quenedey, Raymond. 1913.) et la courtine la reliant à la tour maîtresse. Dans le même temps, des reconnaissances archéologiques étaient menées au niveau de la porte d’entrée. L’ouvrage avancé a longtemps été considéré comme dépendant totalement du château, car il ne disposait pas d’un accès propre (Deville, Achille. 1829.)(Viollet-le-Duc, Eugène-Emmanuel. 1858.). Les fouilles dirigées, dans les années 1860, par Charpentier ont donné la possibilité de corriger cette opinion ; les vestiges mis au jour à cette époque dans l’angle nord de l’ouvrage avancé ont été décrits avec précision par Brossard de Ruville (Brossard de Ruville. 1864.) qui voit en eux les restes probables « de la porte qui donnait entrée dans cette première enceinte », porte dont Malençon (Malençon. 1886.) dressera plus tard, un plan précis. Les vestiges de cet accès, en partie réenfouis à l’issue des fouilles du XIXe s., étaient au moment de notre intervention presque intégralement masqués par une végétation qui avait, depuis, repris possession des lieux.

La porte d’entrée T.4



La porte était, à l’origine, encadrée par deux murs dont un, aujourd’hui partiellement en élévation, arbore l’empreinte d’une arcature précédant la rainure d’une herse. À l’est du débouché de l’entrée dans la cour, ont été retrouvés les vestiges d’un corps de garde, chauffé par une cheminée, auquel on accédait par un escalier de trois marches. Ce corps jouxtait une tour de 2,90 m de diamètre intérieur (T.4), dont les dispositions et le rôle seront précisés lorsqu’elle sera débarrassée des remblais qui la comblent. Au milieu du chemin d’accès, deux dalles calcaires, portant trace d’ornières, ont été retrouvées. La largeur observée – 2,50 m – résulte vraisemblablement d’un élargissement de l’entrée primitive, intervenu dans le courant du Moyen Âge. Le chemin, en forte pente, a été reconnu sur une longueur d’environ 11 m. L’analyse des vestiges de la porte n’autorise qu’une extrapolation partielle de la manière dont elle était défendue et pose surtout la question de sa liaison avec l’extérieur. La largeur du fossé à cet emplacement, environ 25 m, ne permet guère d’envisager son franchissement sans l’existence d’au moins une pile intermédiaire. L’aboutissement du pont au sommet du talus formant dans ce secteur contrescarpe n’est pas non plus sans poser de questions et nous oblige à envisager l’existence d’un long cheminement sur la crête du talus pour accéder à la porte en venant du nord-ouest, c’est-à-dire des Andelys (l’hypothèse d’un cheminement à partir du sud-est, outre qu’elle ne trouve pas sa justification dans la topographie et la logique du lieu, est quasiment impossible du fait de l’angle formé par l’axe du pont et la crête du talus). Cette disposition, dans l’hypothèse où l’entrée de l’ouvrage avancé aurait constitué le seul accès à la forteresse, n’est pas sans intérêt puisqu’une approche n’est envisageable qu’à la portée des tours et courtines nord du château et sous leur surveillance.


La tour T.2



À l’opposé de l’entrée de l’ouvrage avancé, la surveillance des travaux de restauration engagés au niveau et de part et d’autre de la tour T.2 a également aidé à recueillir nombre de données intéressantes. Côté fossé, les sapes entreprises au début du XVIIe s. pour la récupération de matériaux de construction (Pitte, Dominique. 2000.) ont été retrouvées. Ces sapes n’ayant pas été menées à leur terme, la tour et les courtines attenantes subsistent encore partiellement en élévation. Le dégagement des vestiges de la tour a permis de constater que son niveau inférieur, haut de 2,45 m, était totalement aveugle. Le second niveau était établi sur un plancher dont on a retrouvé l’emplacement dans le parement intérieur de la tour. Dans l’épaisseur du blocage, une série de pierres formant un plan incliné correspond sans doute à la partie inférieure d’une archère. Un prolongement de ce plan vers le haut implique qu’elle débutait au troisième niveau. Cette archère prenait en enfilade le pied de la courtine située à l’ouest de la tour. En arrière de la tour, un sondage a de nouveau confirmé l’excellent état de conservation des niveaux archéologiques de la cour.


Les travaux sur la tour T.1 et le pan de courtine la reliant à T.2



La mise en sécurité du secteur par un nettoyage de l’arase des murs et la stabilisation des maçonneries ont été précédées par une étude architecturale des élévations, témoignage de leur état avant travaux. Un sondage archéologique pour préciser le potentiel archéologique de ce secteur est venu compléter l’opération.

Première à s’opposer à un danger venant du plateau dominant la forteresse au sud-est, la tour située au sommet de l’ouvrage avancé avait été conçue de façon à compenser le désavantage du terrain. Elle a impressionné les témoins du temps par sa puissance et sa hauteur. Guillaume Le Breton (Pitte, Dominique. 2000.), qui accompagna Philippe Auguste dans son expédition normande de 1203-1204, parle d’une turris lapidea mirae latitudinis et altitudinis. C’est cette tour qui subit, au printemps de l’année 1204, les premiers assauts des troupes françaises, mises en action par le roi de France qui avait décidé de mettre fin à un blocus instauré depuis plusieurs mois et dont l’issue lui semblait incertaine.

Témoin direct de l’attaque, Guillaume Le Breton rapporte que c’est après avoir partiellement comblé le fossé que les soldats de Philippe Auguste atteignirent le pied de la tour ; ces derniers entreprirent aussitôt de creuser la roche sur laquelle elle était assise, étayant au fur et à mesure la cavité qu’ils ne cessaient d’agrandir. Lorsque la mine fut jugée suffisante pour produire son effet, les mineurs mirent le feu aux étais, puis se retirèrent. La tour, nous dit le chapelain du roi de France, s’effondra soudain et emplit le fossé (turris subito corruit et implevit fossatum). Les Français s’engouffrèrent dans la brèche ainsi créée et se rendirent maîtres de l’ouvrage avancé.

Selon l’historien Achille Deville (Deville, Achille. 1829.), c’est seulement « une partie de la tour qui s’écroula dans le fossé ». S’appuyant sur les détails fournis par Philippide, il ajoute que c’est à Cadoc, chef des routiers de Philippe Auguste, que revint « l’honneur d’avoir planté le premier sa bannière sur les créneaux de la tour restée debout ».

Les historiens ont eu, jusqu’à aujourd’hui, des lectures convergentes des vestiges existant dans ce secteur du château. Aucun n’a mis en doute le récit de Guillaume Le Breton et tous admettent que l’escalier hélicoïdal dont des parties subsistent dans l’épaisseur de la tour appartient à l’ouvrage d’origine. Cette opinion, qui conduit à accepter l’idée d’une reconstruction partielle de la tour à l’issue du siège, ne résiste pas à un examen attentif des maçonneries. C’est, en effet, un ouvrage cohérent d’apparence qui se présente à nous : le mortier servant de liant à la voûte de l’escalier est le même que celui du blocage de la tour, argument plaidant en faveur d’une homogénéité de l’ensemble. La couleur ocre du mortier diffère cependant de celle que l’on peut observer dans les autres parties du château : on peut donc raisonnablement avancer que la tour, dont les vestiges sont encore visibles aujourd’hui à la pointe de l’ouvrage avancé, est une reconstruction totale qui a été attribuée dans une étude récente à Philippe Auguste. Aucune donnée archéologique n’est par ailleurs venue étayer cette hypothèse. Les sondages réalisés en 1992 ont révélé l’existence d’un talus externe recouvrant une partie de la base de la tour. La fouille partielle de ce talus (situé à l’emplacement précis où chroniqueurs médiévaux et historiens placent l’attaque des Français au début de l’année 1204) n’a malheureusement pas livré d’éléments autorisant une datation de sa construction. Des données susceptibles de préciser l’évolution de ce secteur de la forteresse subsistaient peut-être encore dans les remblais qui s’étaient accumulés à l’emplacement de la cour de l’ouvrage avancé. Un sondage, implanté à l’angle de la tour et de la courtine la reliant à T.3, a permis de lire une stratigraphie épaisse de 2 m dont les niveaux les plus anciens, datables du XVIe  s., correspondent à une réfection du parement de la base de la tour. Ces travaux ont fait disparaître les couches antérieures, nous privant ainsi d’une possibilité de préciser l’histoire de la tour que seule une fouille complète du talus extérieur semble désormais susceptible d’éclairer.

La pose d’échafaudages, dans le courant de l’été, a rendu possible l’étude des parties hautes de la tour. Les vestiges d’un merlon et la trace du chemin de ronde ont été identifiés au sommet de la courtine.


Le nord de la forteresse



Une recherche en archives menée essentiellement dans les fonds parisiens a permis de rassembler plus d’une centaine de textes concernant la vie du château aux XIVe s. et XVe s. ; cette documentation complète les comptes, chartes et chroniques des XIIe  s. et XIIIe s. qui ont été largement exploités depuis leur publication au siècle dernier (Pitte, Dominique. 2001.). L’opération a été conduite en 1997, à un emplacement où certains historiens, Eugène Viollet-le-Duc et le commandant Quenedey, pour ne citer qu’eux, ont placé un des accès du château au nord de la forteresse. Le fort potentiel archéologique de ce secteur avait été reconnu lors des sondages exécutés en 1991 ; les investigations de 1997 démentent l’hypothèse émise par ces savants.

La fouille a rencontré un aménagement moderne de la forteresse (fig. n°2), destiné sans nul doute à l’usage d’armes à feu : un couloir large de 1,10 m conduit à une petite pièce à partir de laquelle il est possible de protéger par un tir tendu horizontal le chemin menant à la porte de l’ouvrage avancé, seule entrée attestée du château. La pièce est agencée dans le courant du XVIe s. à la base d’un mur très épais qui protégeait le flanc oriental du monument.

Les vestiges en élévation ne permettaient pas d’imaginer une quelconque adaptation de la forteresse à l’artillerie. Cette dernière est pourtant bien présente à château-Gaillard dès le XVe s. Une quittance de travaux, délivrée le 27 janvier 1440 (n.s.), nous apprend l’existence de canons au sommet de la « tour plommee (sic) », ouvrage qui appartenait au donjon. La documentation textuelle témoigne également du rôle joué par l’artillerie lors de la reprise du château par Charles VII, en 1449 (Le Cain, Bénédicte ; Pitte, Dominique. à paraître.).

L’aménagement se rattache au mouvement de modernisation qui touche, à partir de la seconde moitié du XVe s., nombre de fortifications de la région. L’abandon du couloir et de la chambre de tir vers la fin du XVIe s. correspond à ce que l’on sait de l’histoire du monument. Dans une lettre adressée au bailli de Gisors le 2 avril 1573, Charles IX qualifie le monument de « vieil château ou masure dès lors tout ruiné desmoly et inhabité ». L’existence de la forteresse est ressentie à cette époque comme une menace par la population environnante qui n’aura de cesse d’obtenir sa démolition. Cédant aux demandes répétées des États de Normandie, Henri IV autorise, en 1599, son démantèlement.


Le pont entre l’ouvrage avancé et la basse-cour



L’existence de ce pont est clairement attestée par la documentation de la fin du Moyen Âge ; les hypothèses émises depuis plus d’un siècle à propos de sa position ne reposaient sur aucune argumentation convaincante.

Les données recueillies lors de la fouille de la partie ouest de l’ouvrage avancé ont été complétées par un examen approfondi des vestiges de la courtine qui lui font face, du côté de la basse-cour, ce qui permet d’argumenter une nouvelle position du pont.


Conclusions



Les principales questions posées par l’ouvrage avancé de Château-Gaillard et la basse-cour sont considérées comme résolues. On sait que des constructions, dont la chapelle, étaient adossées aux courtines et qu’un puits (Le Cain, Bénédicte ; Pitte, Dominique. 1999.) protégé à la fin du Moyen Âge par un édicule occupait approximativement le centre de la basse-cour.

Le donjon très restauré ne peut plus être l’objet d’une analyse architecturale fine.

Les fouilles et sondages conduits dans la partie septentrionale du site ont montré l’existence de stratifications et de vestiges importants au-delà des limites connues du château. Ce secteur recèle de toute évidence les réponses à nombre d’interrogations que pose encore la forteresse : c’est sur lui que devra maintenant porter notre attention.


Bibliographie

  • Pitte, Dominique. 1993. : « Château-Gaillard et l'archéologie », Connaissance de l'Eure , no 88-89, juillet-octobre 1993, p. 47-48.
  • Fourny-Dargère, Sophie ; Pitte, Dominique. 1996. : Château-Gaillard : découverte d'un patrimoine , catalogue d'exposition (exposition musée municipal A.-G.-Poulain, Vernon, 15 novembre 1995 – 6 février 1996), Vernon, Musée municipal A.-G.-Poulain, 148 p.
  • Quenedey, Raymond. 1913. : « Le siège de Château-Gaillard en 1203-1204 », Bulletin des Amis des monuments rouennais , Rouen.
  • Deville, Achille. 1829. : Histoire du Château-Gaillard et du siège qu'il soutint contre Philippe Auguste en 1203 et 1204 , Rouen, E. Frère, 155 p.
  • Viollet-le-Duc, Eugène-Emmanuel. 1858. : Article « château », in Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle , Paris, B. Bance.
  • Brossard de Ruville. 1864. : 1863-1864 : Histoire de la Ville des Andelys et de ses dépendances , Les Andelys, Delcroix, 2 vol., 484 p.
  • Malençon. 1886. : « Lettres en date des 9 janvier et 2 février 1886 », Archives des Monuments historiques.
  • Pitte, Dominique. 2000. : « Note sur les matériaux de construction de Château-Gaillard », Connaissance de l'Eure , no 118, octobre 2000, p. 34-35.
  • Pitte, Dominique. 2001. : « Les Andelys, Château-Gaillard (Eure) : recherches historiques et archéologiques 1991-2000 », Bulletin Monumental , 2001-4, p. 322-326, 3 ill.
  • Le Cain, Bénédicte ; Pitte, Dominique. à paraître. : À paraître. « Une forteresse face aux éléments : travaux et réparations à Château-Gaillard (Eure), XIVe-XVe siècles », in Matériau et construction en Normandie, actes du colloque archéologique de la Manche, Saint-Lô, 24-25 novembre 2000 .
  • Le Cain, Bénédicte ; Pitte, Dominique. 1999. : « L'alimentation en eau d'une forteresse médiévale : le cas de Château-Gaillard », Connaissance de l'Eure , no 111, janvier 1999, p. 8-10.
Figure 1 : Ouvrage avancé
Figure 2 : Plan de sondage avec le couloir et la pièce trapézoïdale