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Hénin-sur-Cojeul
La Couture

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En 1988, des prospections révélèrent une industrie paléolithique moyen récent, contenue dans des formations limoneuses du Weichsélien moyen, observables lors de la réfection des talus de la route départementale 35 (Marcy, 1989).

Une campagne de sondages dans un champ voisin permit la découverte, en1989, de plusieurs niveaux livrant des restes osseux de grands mammifères associés à des séries lithiques. Depuis, la réalisation d’une fouille programmée pluriannuelle et plusieurs analyses ont fait l’objet d’un bilan préliminaire (Marcy et al., 1991).

L’apport majeur des études stratigraphiques (collaboration de B. Van Vliet) a été la mise en évidence d’un pédocomplexe, comprenant l’industrie, qui représente :

• un épisode de type brun lessivé ;

• une phase d’érosion avec petits sols striés, colluvionnement et/ou solifluxion ;

• deux phases de stabilisation relatives avec sol de prairie arctique, dont l’érosion de la seconde remanie des lœss non décarbonatés. Après la grande coupure de 75 000 BP, la sédimentation éolienne se manifeste, d’abord par des lœss locaux dérivés de sol puis des lœss calcaires.

La première installation du pergélisol continu apparaît un peu plus tardivement, vers 60 000 BP. La présence de deux niveaux gleyifiés sous le niveau brunâtre permet de remonter la pédogénèse d’Hénin-sur-Cojeul, au moins jusqu’au Pléniglaciaire moyen.

Le limon 7, sous-jacent au paléosol est un lœss récent typique de la région et présente ici 4 m de puissance : les versants exposés à l’est, sous le vent, sont caractérisés par une humidité (persistance de congère, existence de croûte cryptogamique) favorable à la fixation des dépôts éoliens et à leur conservation (pergélisol plus important, solifluxion réduite). Là où les industries sont donc incluses dans cette unité.

En position stratigraphique équivalente, le seul paléosol connu est un sol humifère de prairie arctique (Harmignies et Huccorgne). C’est ce que reflète également l’interstade de Moershoofd aux Pays-Bas et l’extension de la taïga observée par Woillard et Mook (1982) à la Grande Pile, en conditions plus continentales.

De façon globale, les analyses polliniques (A.-V. Munaut) portant sur la partie inférieure du sol ont fourni jusqu’à présent deux-cent-trente-sept grains de pollen, parmi lesquels les arbres représentent 23,2 % (9,3 % de Betula, 6,3 % de Pinus et 6,8 % d’arbres tempérés divers (Alnus, Corylus, Fagus, Quercus, Tilia). Les taxons herbacés sont pour la plupart représentatifs de plantes steppiques (Asteraceae 40,3 %, Poaceae 27,0 %, Artemisia 3,8 %, Chenopodiaceae 1,7 %).

La partie supérieure est plus riche en pollen (644). On y retrouve les mêmes taxons mais la proportion des arbres s’accroît (41,0 %).Cette augmentation est due principalement à celle de Betula (28,3 %).

D’un point de vue paléoenvironnemental, le sédiment qui contient l’industrie reflète l’image d’une steppe froide dans laquelle se serait étendue fugitivement une formation claire à bouleau, comparable à celle qui s’étend actuellement en Scandinavie, entre la toundra et la forêt boréale à pin et bouleau.

La végétation steppique indique une ambiance climatique plus continentale que celle de la toundra, de formation océanique. La diversité et la relative rareté des arbres tempérés ne permettent pas de les considérer comme des éléments constitutifs de la végétation locale. De tels paysages se retrouvent durant la première moitié du Pléniglaciaire en Hollande ou en Allemagne, durant des épisodes décrits sous le nom d’interstades de Moershoofd, Hengelo ou Denekamp. Sur la base palynologique, il est difficile d’attribuer à l’un d’entre eux l’extension de Betula observée à Hénin-sur-Cojeul.

Des datations 14C ont été effectuées sur des ossements : fragments d’humérus de bison (M. Fontugne). Le collagène extrait selon une méthode dérivée de Longin (1971), présente, en raison de la bonne conservation des ossements, des teneurs de 3 à 5 %. Les âges 14C obtenus par la méthode classique (comptage béta dans des compteurs proportionnels à gaz, CO2) sont GIF-8868 : 35 600 ± 1100 ans BP, GIF-8869 : 37 900 ± 1800 ans BP.

Compte tenu de la précision des mesures, ces âges ne sont pas statistiquement différents. Néanmoins, nous sommes en limite de la méthode de datation par le 14C. À ce niveau, une contamination résiduelle infime du carbone moderne qui n’aurait pu être éliminé est toujours possible, l’âge réel pouvant être ainsi plus ancien.

Ainsi, bien qu’il y ait une activité 14C au-dessus du « bruit de fond » et donc un âge fini, la prudence inciterait à dire que ces ossements ont un âge supérieur ou égal à35 000 ans.

L’étude de la grande faune, environ trois cents pièces (P. Auguste) a livré l’association suivante :

• Carnivores

- Canis lupus, le Loup (rare) ;

- Vulpes vulpes, le Renard commun (rare) ;

- Alopex lagopus, le Renard polaire (rare) ;

- Crocuta crocuta spelaea, la Hyène des cavernes (rare).

• Périssodactyles

- Equus caballus germanicus, le Cheval (assez bien représenté, cf. Coelodonta antiquitatis, le Rhinocéros laineux).

• Artiodactyles

- Rangifer tarandus, le Renne (rare) ;

- Bison priscus, le Bison des steppes (abondant. Proboscidiens, cf. Mammuthus primigenius, le Mammouth).

• Rongeurs

Marmotta marmotta, la Marmotte (rare).

L’interprétation biostratigraphique, suggérée à partir de cette faune, est celle d’un âge weichsélien moyen (stade 3), antérieur à l’interstade würmien. Sa position dans un paléosol intra-lœssique laisse supposer un âge interstadiaire qui pourrait être celui d’Hengelo ou plus probablement de Moershoofd.

D’un point de vue paléoécologique, cette association faunique caractérise un milieu ouvert de type steppe à graminées, sous un climat plus froid et plus continental que l’actuel. Cet assemblage osseux est caractérisé par la dominance très nette d’une espèce, le bison des steppes. De plus, il apparaît une disproportion dans la représentation des éléments anatomiques de cette espèce (absence de dents, sur-représentation des vertèbres et d’humérus), phénomène qui ne s’explique pas par un effet de conservation différentielle. Réalisée principalement dans un silex local provenant de la craie, la série G comprend plus de 3 500 artefacts recueillis sur environ 175 m2. Le débitage Levallois est bien représenté. La majorité des nucleus Levallois examinés offrent une préparation centripète pour une exploitation soit unique, soit multiple. Ces nucleus à éclat préférentiel et récurrents centripètes sont le plus souvent de morphologie discoïde. Le débitage non Levallois, quand il ne modifie pas un état antérieur, est le plus souvent unipolaire. Les nucleus globuleux ne sont pas rares. Les éclats Levallois sont bien représentés. Les outils retouchés sont en revanche beaucoup moins nombreux, un peu plus d’une centaine, donnant à la série un net faciès levalloisien. Ils sont souvent cassés. Les racloirs, pour la plupart simples, offrent une retouche assez marginale. Les encoches et les denticulés, réalisés sur des supports variés : éclat, éclat Levallois, fragment de bloc, constituent les catégories les mieux marquées.

Quelques autres types ne sont représentés que par un individu ou deux (grattoir, burin, etc.). L’ensemble de ces caractéristiques permet de proposer pour cette série une attribution provisoire à un Moustérien typique. Une augmentation de la surface fouillée contribuera certainement à préciser ces points. Des perturbations postérieures au dépôt archéologique ont été mises en évidence. Toutefois, une approche globale de la répartition spatiale permet de distinguer une organisation en zones caractérisées par la présence de restes osseux (vertèbres ou pattes). Il semble que des éléments de dimension plus importante (blocs, nucléus, éclats Levallois) soient localisés à proximité de la faune.

Bien que n’étant encore que préliminaires, les données présentées précédemment montrent l’intérêt particulier du gisement, un des rares de la France septentrionale pour la fin du Paléolithique moyen. Les études en cours préciseront la signification de ce gisement qui rend compte d’un choix sélectif des espèces, ici en faveur du bison. Ce qui n’est pas sans rappeler certaines caractéristiques des gisements du sud-ouest de la France : Coudoulous (Lot), LaBorde (Lot), Le Roc (Dordogne), Les Fieux (Lot), Mauran (Haute-Garonne). Pour l’instant, la plus forte proportion de certains restes osseux, la densité générale plus faible pour une surface fouillée plus vaste, incite à la prudence dans la comparaison.

La présence d’une faune bien conservée, associée à des pièces lithiques dans les sédiments lœssiques du weichsélien moyen, devrait permettre de mettre en évidence certains aspects du comportement humain à cette période.